23 janvier 2016 6 23 /01 /janvier /2016 17:35

Hier soir, j'ai eu la chance inespérée d'assister à la première de Lucrèce Borgia, pièce de

Victor Hugo, mise en scène par Denis Podalydès, à la Comédie Française.

Billet de première

Billet de première

J'avais une place en hauteur à la corbeille, d'où l'on voyait très bien. La salle était pleine.
 

La salle Richelieu vue de la place 183

La salle Richelieu vue de la place 183

Lucrèce Borgia vécut de 1480 à 1519, en Italie, elle était la fille bâtarde de Rodrigo Borgia, qui devint pape sous le nom

d'Alexandre VI, la sœur de Jean et de César Borgia, et l'épouse en troisièmes noces du Duc de Ferrare. La vraie Lucrèce

est morte à 39 ans, elle aurait eu quatre à huit enfants selon les sources. La famille Borgia avait une solide réputation

d'élimination des indésirables, mais Lucrèce était aussi protectrice des arts et des lettres, mécène. Beaucoup de romanciers

ont fait de Lucrèce Borgia une créature monstrueuse, suivis en cela par les cinéastes, créateurs de jeux vidéos, etc...

En voyant les portraits de la jeune femme, on conçoit quelques doutes.

 

Lucrèce Borgia, Duchesse de Ferrare

 

La pièce de Hugo appartient aux créations de l'esprit qui ont fait de Lucrèce Borgia une créature

romanesque. Cette vision de l'auteur, qui n'est pas la stricte réalité historique, est une création forte sur

laquelle il y a beaucoup à commenter. Elle raconte comment Lucrèce Borgia, selon Hugo, débauchée

et empoisonneuse notoire, aurait eu un enfant d'une relation incestueuse avec l'un de ses frères.

Cet enfant, Gennaro, aurait grandi loin d'elle, dans les montagnes, et elle aurait fini par le retrouver à

Venise. La pièce est dominée par le personnage titre, joué avec beaucoup de bonheur par Guillaume

Gallienne, qui a la puissance et l'art de porter cet être monstrueux découvrant en elle l'amour maternel

et aspirant à la repentance. En face de Lucrèce, il y a l'objet du désir d'être mère, en la personne frêle de

Gennaro, le fils caché fruit d'un inceste, incarné ici par Suliane Brahim, déjà évoquée sur ce blog dans

Juliette et Roméo. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce n'est pas une pièce transgenre...

La distribution suit une logique qui privilégie le rapport des puissances. Lucrèce est grande, sans être

massive, la silhouette reste féminine, je l'ai même trouvée belle, avec sa perruque aux longs cheveux

bouclés, et sa robe à vertugadin noire. Elle a la beauté d'une femme de quarante à cinquante ans, qui

découvre un fils qui en a vingt. Elle a une voix assez grave pour se permettre de grands éclats sans tomber

dans le ridicule, et paraître à volonté inquiétante, et très dangereuse. Mais elle peut aussi être une mère

inquiète pour son enfant, comme toutes les mères. Le contraste avec la silhouette frêle de Gennaro,

à la beauté juvénile, au pied menu, à la voix haute, est saisissant. C'est ce petit être courageux et

fragile que Lucrèce a enfanté, et qui brise sa carapace pour en libérer l'amour. L'opposition entre les

deux rôles nécessitait une différence de puissance physique entre les deux acteurs qui les interprètent,

c'est magistralement réussi. On peut voir des photos de la pièce prises par une photographe,

Agathe Poupeney, en suivant ce lien .

 

Le Pape Alexandre VI, père de Lucrèce Borgia

 

La pièce est aussi dérangeante. Hugo crée un monstre, lui attribue des crimes et des comportements

qui heurtent la morale, pour démontrer que l'amour maternel, sentiment pur, peut susciter dans le

personnage monstrueux de Lucrèce un désir de pardon et une volonté de s'amender. Mais la noirceur

de sa Lucrèce finit par engendrer une situation de non-retour ne pouvant déboucher que sur le drame

final. Elle sauve son fils Gennaro d'un premier empoisonnement, mais, empoisonné une seconde fois, il la

tue par le fer avant qu'elle ait pu le convaincre d'avaler l'antidote, ils meurent donc ensemble. Personnellement,

j'aurais volontiers arrêté la pièce lorsque Lucrèce sauve son fils du premier empoisonnement, elle se rachetait et c'était

une belle fin... Je dois être une piètre dramaturge. Il fallait pour Hugo que le sang des Borgia coule, celui de la mère

monstrueuse et celui du fils conçu dans une relation immorale, pour que toute faute soit lavée. Peut-être

était-ce la vision rédemptrice du XIXè siècle, mais qu'elle semble dépassée aujourd'hui ! Le génie de

Guillaume Gallienne est d'ailleurs d'avoir, par son art et son talent, fait passer aux spectateurs un

enchaînement de situations qui ne nous paraîtrait pas du tout aller de soi de nos jours.

 

La mise en scène de Denis Podalydès est soignée, les costumes sont des copies de costumes d'époque

sobres et seyantes, les messieurs sont très gracieux en culotte bouffante de velours noir sur des collants

qui prennent bien la jambe, avec de fines chaussures noires, et des chemises blanches. Une véritable

gondole flottait même sur la scène au début de la pièce, qui se passait à Venise...

Les acteurs ont été très applaudis, j'ai pris quelques photos, médiocres par rapport à celles d'Agathe Poupeney,

mais ce sont les miennes ! Un beau spectacle, une très belle composition d'acteurs, que je recommande

chaudement. Chapeau bas, Guillaume, vous voici passé à la postérité, si ce n'était déjà fait.

 

Sylvie, blogmestre

 

Les acteurs aux rappels, Guillaume Gallienne au centre en robe noire (sans perruque...)
Les acteurs aux rappels, Guillaume Gallienne au centre en robe noire (sans perruque...)

Les acteurs aux rappels, Guillaume Gallienne au centre en robe noire (sans perruque...)

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