15 décembre 2015 2 15 /12 /décembre /2015 10:57

Hier soir, après avoir passé une petite heure raccourcie à la répétition, et repris brièvement le Kyrie de la Messe en ut

mineur, je vous ai laissés avec regrets à Mozart, camarades choristes, mais sans trop de remords puisque j'avais pris un peu

d'avance sur cette oeuvre pour un concert prévu le 20 novembre dernier, qui a été annulé. L'opportunité exceptionnelle

et très récente s'était présentée de pouvoir assister à une représentation de Roméo et Juliette ce

14 décembre, suite à un désistement probable, car la salle Richelieu de la Comédie Française joue cette pièce

à guichets fermés jusqu'en janvier 2016, c'est ce que l'on m'avait dit au téléphone au début du mois

de décembre. De fait, la grande salle du théâtre était pleine jusqu'en ses strapontins.

Billet de la chance

Billet de la chance

J'avais une place en corbeille du côté gauche vu du fond, en bout de rangée, d'où l'on voyait très bien

les trois-quarts de la scène, j'étais enchantée. Dans le programme, on apprend que la pièce n'avait pas été

jouée en ces lieux depuis 1952, et qu'elle est fortement tributaire des traductions et adaptations successives

de l'oeuvre originale de Shakespeare. Et aussi que le mythe de Roméo et Juliette a évolué tout seul pour

se dissocier de la pièce, créant sa propre légende et sa propre iconographie dans l'imaginaire collectif, et

que, pour le dire d'un seul mot, le sujet serait considéré comme « exploité ». Si l'on en juge par les

réservations actuelles, l'appétit du public pour la pièce est quand même remarquable !

La mise en scène est d'Eric Ruf, d'après la traduction de François-Victor Hugo.

La salle Richelieu vue de la gauche de la corbeille

La salle Richelieu vue de la gauche de la corbeille

L'intrigue est connue : deux familles de Vérone entretiennent une vieille haine recuite et vivace,

les Capulet et les Montaigu. Deux jeunes gens issus de ces familles se rencontrent par hasard et

tombent amoureux, Juliette Capulet et Roméo Montaigu. Ne pouvant afficher leur amour au grand jour,

ils se marient secrètement, puis se perdent dans les trames de leur mensonge, jusqu'à en mourir tous les

deux. Le mythe populaire de « Roméo et Juliette », c'est l'histoire gentillette de deux tourtereaux que leurs

familles empêchent de s'aimer. La pièce de Shakespeare décrit plus précisément deux individus prisonniers

de codes sociaux et familiaux qu'ils tentent de contourner, encouragés par deux prêtres qui y voient le

moyen de réconcilier les deux familles, les deux jeunes gens échouent, et y laissent la vie.

 

C'est brutal, et le romantisme du mythe est souillé du sang qui coule. On ne peut manquer d'être frappé

par l'accumulation de morts violentes : Mercutio, ami de Roméo, poignardé ; Tybalt, cousin de Juliette,

poignardé ; Pâris, amoureux de Juliette, poignardé ; Roméo, empoisonné ; Juliette, poignardée... trois

de ces morts dans la seule scène finale. Shakespeare était contemporain d'Elizabeth Ière d'Angleterre,

c'est-à-dire des règnes des derniers Valois en France, dont le souvenir le plus funeste est celui de la Saint-

Barthélémy en 1572, où la Seine charria des centaines de cadavres de Français qui s'entre-tuaient.

L'époque est à la romance rude et à l'honneur chatouilleux. La langue de la pièce est drue,

et nous dit le livret, on l'adapte pour qu'elle soit soutenable à nos oreilles du XXIè siècle.

 

Que penser des personnages ? Juliette, remarquablement interprétée par Suliane Brahim, est une

jeune fille romanesque, qui rêve tout haut continuellement, elle a une âme élevée, et voit Roméo au travers

de son propre imaginaire flamboyant. Roméo est un personnage objectivement beaucoup moins intéressant,

il a la lame très facile, on le voit tuer successivement Tybalt puis Pâris, il est fondamentalement lâche, il a

peur de partir à Mantoue, qui n'est pas Vérone (!) et de vivre sans Juliette, qu'il croit morte, ce qui l'amène

à se suicider. A quelle hauteur se situe l'âme de Roméo, et comment ces deux-là peuvent-ils nourrir une

telle passion, alors que spirituellement ils sont très dissemblables? La réponse est peut-être à rechercher

dans cette Angleterre du XVIè siècle dont la souveraine était tellement supérieure à ses sujets, qu'elle devait

dominer moralement et spirituellement la gentry masculine. La pièce s'intitule « Roméo et Juliette »,

concession à la masculinité de l'auteur et des spectateurs originaux, alors que pour l'intérêt des caractères

présentés,on l'intitulerait aujourd'hui « Juliette et Roméo ». Le côté assez creux du héros masculin explique

peut-être la désaffection dont a souffert la pièce en France par le passé, car il est difficile de s'identifier à

Roméo. A notre époque actuelle où la féminité a repris ses droits, et où les spectatrices vont au théâtre,

où les hommes ont pris en compte les valeurs féminines, la pièce devrait obtenir un franc succès.

 

Les comédiens sont excellents, les décors soignés, la machinerie qui les déplace sur scène m'a

beaucoup intéressée, et j'ai tremblé de voir la frêle Juliette en équilibre sur son balcon de synthèse...

Les costumes sont non-actuels, mais ne sont pas d'époque Renaissance, ils sont de l'Italie de la

vendetta, du milieu du XXè siècle environ, et signés Christian Lacroix.

 

La pièce a moins emporté mon adhésion instantanée, du fait de la divergence avec ce qu'on connait

du mythe de Roméo et Juliette, mais à la réflexion, comme vous pouvez le constater, elle soulève

beaucoup de remous et d'interrogations. C'est à voir, traquez les réservations !

Les comédiens de Roméo et Juliette

Les comédiens de Roméo et Juliette

Je me suis autorisé une photo des comédiens aux rappels, qui furent nombreux. Nous sommes

ressortis par la rue de Richelieu et non par la place Colette, j'ai perdu un peu mes repères spaciaux.

Ensuite, je me suis perdue dans le métro Palais-Royal... (?!), la fatigue probablement, en suis ressortie face au

Conseil d'Etat, me suis réorientée, et ai réussi à rentrer chez moi finalement sans encombres après minuit...

 

Sylvie, blogmestre

L'entrée de la Comédie Française vue de la rue de Richelieu

L'entrée de la Comédie Française vue de la rue de Richelieu

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Published by Blog des choristes des CP13
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